Décideurs, écoutez-vous !

Pourquoi suffit-il à certains décideurs de suivre leur instinct pour réussir tandis que d’autres multiplient les erreurs de jugement ? Doit-on s’en remettre à son intuition au moment de prendre une décision ?

Se fier à son instinct en affaires est un vieux cliché discutable qui peut être dommageable.  Cette tendance pour les dirigeants à s’en remettre à leur instinct serait devenue encore plus nécessaire par le rythme accéléré des prises de décision, face à la concurrence. Un livre* consacré à l’intuition dans les affaires prétend qu’une décision se compose à 70% de faits et à 30% d’instinct.

Daniel Kahneman, professeur de psychologie et d’affaires publiques de l’université Princeton est le père incontesté de la recherche sur le manque de discernement dans la prise de décision, et cela lui a valu un prix Nobel en 2002. Il s’est en particulier penché sur la notion d’ intuition experte . Ni décision, ni pressentiment, l’intuition est une réaction à la fois réfléchie et instantanée à une situation familière, fondée sur l’expérience, le savoir et la pratique : c’est, par exemple, la façon d’agir d’un médecin qui doit rapidement exécuter un acte salvateur dans une salle d’urgence.

L’intuition se manifeste par des  impressions qui nous viennent à l’esprit de façon non intentionnelle, sans que l’on puisse s’y opposer. Ces intuitions peuvent se traduire par une heureuse issue ; mais il y a tout autant de probabilités qu’elles mènent aussi à une excessive confiance en soi et, finalement, à une erreur de jugement. Ce qui définit l’intuition, c’est le fait que ces impressions sont perceptibles et que nos pensées viennent facilement à l’esprit.

Nous avons deux fois plus tendance à rechercher de l’information qui corrobore ce que nous pensons qu’à prendre en considération des faits qui viendraient battre en brèche nos croyances. C’est du moins ce que concluent des études auxquelles ont participé quelque 8 000 personnes, et que rapporte un article du Wall Street Journal intitulé The Yes Man in Your Head.  Nous faisons tous preuve de paresse mentale. Il est plus simple de nous en tenir à des données qui confirment nos hypothèses que de chercher des informations qui les contredisent.

Pour certains, l’intuition ne serait ni la cause ni le symptôme de nos partis pris mais plutôt un moyen, assez évolué, de nous en accommoder. Tous les décideurs ont une « rationalité limitée ». Leur capacité à prendre une décision éclairée est toujours limitée par l’information et le temps dont ils disposent. Pour parvenir à la meilleure décision malgré ces contraintes, nous devons nous engager dans un processus de raccourcis, de déductions et de procédés empiriques formés par l’expérience et l’analyse passées.

Les décideurs ne sont pas uniquement rationnels. Cela ne signifie pas pour autant que leurs comportements soient fortuits ou gratuits. En en prenant conscience, nous pouvons en tirer quelques bénéfices. L’intuition joue effectivement un rôle dans la prise de décision, mais elle est plus efficace si elle est accompagnée d’une bonne dose de scepticisme. C’est pourquoi il semble intéressant  de noter les résultats que produisent nos choix intuitifs et de ne faire confiance à notre intuition « que lorsque nous avons eu la preuve qu’elle nous a bien servis ».

Il paraît sage de cultiver une « certaine conscience de soi ». L’usage de l’intuition comme justification de jugements à l’emporte-pièce est à proscrire, même si dans certaines situations où l’on dispose de peu de temps et d’un trop-plein d’informations, le mieux est encore « de s’en remettre à son intuition ».

Est-ce la raison pour laquelle l’intuition, dans la prise de décision, est si valorisée ? Dans ce monde où tout est mesuré, partagé et suivi de près, nous avons peut-être l’impression, devant le déferlement d’informations et de données dont nous disposons, de moins maîtriser certaines situations et donc d’être moins sûrs de nos choix. Se pourrait-il alors que se fier à son instinct soit la seule réponse rationnelle ?

Oui, l’intuition est complexe. Oui, elle peut se confondre avec d’autres manifestations qui n’ont rien à voir avec elle. Oui, elle passe souvent inaperçue. Oui, on a tendance à l’étouffer car on la pense peu digne de confiance. Pourtant « cette amie qui vous veut du bien » n’est peut-être finalement pas si sauvage et insaisissable que nous pourrions le redouter.

Si elle est solidement nourrie d’expériences et régulièrement questionnée par notre sens critique, l’intuition est un bon guide qui nous aide à discerner rapidement le bon chemin dans le foisonnement des données et des faits de notre monde moderne.

*« Développez votre intuition pour prendre de meilleures décisions » d’Isabelle FONTAINE aux éditions Leduc, collection Quotidien Malin.

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